Pour moi, il n’y a pas de zones grises. Dans leur yeux, il ne peut y avoir que deux verdicts: on m’aime, ou on me déteste. Tant que je suis parfaite, je suis dans la case “je t’aime”. Dès que je fais une erreur, je tombe dans la case “je te déteste”. Même si je suis parfaite 99,9% du temps, au moindre accroc, tout est gâché, et j’ai dans ma tête une pente incroyable à remonter dans l’estime de l’autre.

À chaque instant, toute mon énergie est consacrée à atteindre la perfection de leur point de vue. Je veux qu’on me trouve efficace, performante et intelligente. Je veux surtout ne jamais décevoir, qu’on n’ait jamais de reproche à me faire, le plus petit soit-il.

Je ne mérite pas d’avoir une balance qui fait en sorte que mes bonnes actions pèsent plus lourd que mes “mauvaises”. En fait ce n’est pas une question de mérite, c’est une question d’acquis. On ne m’a jamais donné ou laissé construire cette balance. On m’a plutôt mis la barre haute, et on a fini par me convaincre que peu importe mes efforts, je ne serais jamais à la hauteur.

J’avais hâte de vieillir pour me libérer de cette prison, faire ce que je voulais, ne plus rendre de comptes. Je me suis rendue froide et dure pour ne pas me laisser atteindre par les autres. Mais sans le savoir, il me manquait déjà un morceau de robot vraiment important. Le réaliser à 40 ans est toute une épreuve.

Je le vois aujourd’hui. La barre trop haute qu’on m’avait mise est restée là, même si moi je me suis déplacée. Maintenant, peu importe à qui je fais face, cette barre se trouve entre nous. Dans ma tête, tout le monde attend de moi l’impossible, et moi je fais tout pour le leur donner. Et quand j’y arrive, ce n’est pas un exploit. Ce n’est pas remarquable. Ce n’est que normal, car ma barre à moi est haute. Alors je doute. Probablement que ce n’était pas suffisant, que je dois en donner plus. J’ai sûrement encore déçu. Je n’étais pas à la hauteur. Pourtant je croyais avoir tout donné. Comment faire pour en donner plus? Il faut que je reste dans la case “je t’aime”. Suis-je déjà tombée dans la case “je te déteste”?

Et ça boucle, et ça tourne. Mon dessin n’est jamais assez beau. Ma note n’est jamais assez bonne. Je ne suis jamais assez belle, gentille ou souriante. Je ne suis pas assez serviable. Etc. Etc.

Parfois, je n’en peux plus. Alors pour éviter de décevoir ou d’avoir à être à la hauteur, j’évite les situations et je m’éloigne des gens. Comme ça, on ne me demandera plus rien et je ne décevrai personne. Mais la foutue barre reste là. Alors c’est moi que je déçois. C’est moi qui attend de moi l’impossible. Cette prison est infernale et je ne la souhaite à personne.

Chaque fois que je perds patience avec les enfants, je suis la pire mère de l’Univers. Chaque fois que je me couche sans avoir fait quelque chose de productif dans ma journée, je suis la pire blonde de l’Univers, ou la pire employée de l’Univers. Chaque fois que je refuse une invitation, je suis la pire amie de l’Univers. Chaque fois, en fait tout le temps, je suis la pire fille de l’Univers. Il n’y a pas de gris. Si je ne suis pas la meilleure, je suis la pire.

Je suis toujours en colère contre moi, puis contre les autres. J’ai honte. Je suis déçue de moi-même. Pourquoi les autres attendent-ils de moi que je sois parfaite, alors que moi je n’attends rien d’eux? Que ce soit réel ou juste dans ma tête n’y change rien, c’est quand même là, et je dois vivre avec ces émotions, à chaque instant.

Ce n’est pas tout à fait vrai que je n’attends rien des autres. Ce que j’attends d’eux, c’est la validation. J’attends qu’on me dise que c’est correct, que j’en ai assez fait. J’attends qu’on me dise que même si on aurait espéré telle ou telle chose de moi et que j’ai déçu, on m’aime pareil. Parfois, j’aimerais qu’on me confirme que je mérite de vivre malgré tous mes défauts.

Et je me donne envie de vomir. Je suis tellement triste d’être ainsi brisée. Mal construite. Je voudrais que la seule opinion qui compte pour moi soit la mienne. Et je voudrais que mes attentes envers moi-même soient aussi basses que celles que j’ai pour les autres. C’est une torture pour moi de m’imaginer “me foutre des autres et de ce qu’ils pensent”. On dirait que si je fais ça, je vais devenir la pire personne de l’Univers. Oh wait, je le suis déjà anyway. Mais je dois devenir ma priorité. Je dois devenir indulgente et patiente envers moi-même. Je dois tout faire pour baisser la barre, quitte à la foutre par terre complètement.

Malgré mes bonnes résolutions, j’avais vraiment besoin d’écrire aujourd’hui. Je vis des moments très difficiles malgré le beau temps qui n’a aucun effet sur moi. Je suis à vif. Je vis le moment le plus dur et complexe de ma vie : une prise de conscience cruelle mais nécessaire. J’ai hâte d’atteindre le fond, et j’espère qu’il y aura encore de l’espoir pour remonter à la surface et enfin voir le soleil.

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